mercredi 10 septembre 2008

ce qui du poème fait passer de nous


La Somme du feu de Philippe Païni
L’atelier du Grand Tétras, collection « Glyphes », 2006, 172 p.


« et notre feu dans » ou ce qui du poème fait passer de nous…


« Et notre feu dans » (p.13) est une ligne du premier poème du premier livre de Philippe Païni, La Somme du feu. Le feu est le poème qu’écrit ce livre, ce qui nous apprend que chaque métaphore n’est pas une figure mais une activité de pensée et d’écriture. Une énonciation : les mots, les métaphores se situent en elle, par elle – une éthique, des valeurs dans un langage. Alors cette voix crée du concept de langage et de vie. Une métaphore n’est pas non plus du réalisme – d’une vision du langage qui le fige dans des catégories préétablies. Ce que font les métaphores quand elles perdent le concept et le langage vivant. Le poème refait tous les noms, autrement : les noms sont les mots + le sujet du poème. Ce qui change tout.
Parce qu’il y a noms et noms. Et ce que l’on en fait se développe dans et par une éthique du langage. Je dis bien développer et non révéler, dévoiler un sens caché ou obscur. La pensée Heidegger du langage est bien ce que le poème ne peut que contester quand il s’agit de noms. Plus qu’un sens caché à dévoiler il y a toujours du sens à continuer. Du sens qui nous déborde. Un « sens du sens » dont Philippe Païni dit en quatrième de couverture qu’il « n’a plus rien à voir avec l’inertie du savoir, mais témoigne de l’enchantement ininterrompu de faire connaissance ». Le poème et ses mouvements de relation, de connaissance et d’amour, dans et par une voix qui s’invente plurielle. On peut tout au plus savoir de quoi on part, mais jamais où l’on va. C’est là que le poème devient critique de la critique. Je le trouve encore pensé dans « le nom sans nom » où l’écoute est un appel :

quand tu parles c’est
mes mots que j’entends
car
les mots n’existent pas (p. 127)

Le rejet du « car » montre ce que le poème fait : une force de raisonnement par la force d’une énonciation. La pensée pour être pensive doit être suspendue. Pensif est un actif, ce qui conteste encore les ronflements de certains penseurs. Le vacillement qui peut se faire autour d’une conjonction fait que le poème traverse les évidences, les vérités pour penser l’ailleurs et vers un ailleurs qui porte le sujet du poème autant que celui-ci le porte. C’est peut-être de cette utopie qu’il s’agit quand il est question (en quatrième de couverture, par l’auteur) d’une utopie : « Il y a une utopie dans cette mathématique-là : elle travaille à faire de la place à ce qui ne fait que sourdre. »
C’est que la « somme » dans La Somme du feu est la somme d’un je et d’un tu qui invente en ses noms une pluralité. Alors les noms sont du parti de la relation et du rythme, du parti du langage, non de l’être et de l’essence qui font tout pour faire oublier le langage, et dans le langage – et peut-être sous le langage –, le parti de l’homme: « tu parles » est noué à « j’entends ». Par la syntaxe de ce nœud « quand », « c’est » (qui n’est pas de l’être mais l’activité du sujet, son passage, à la ligne, de l’un vers l’autre : « tu parles c’est / mes mots ») s’ouvre la relation qui simplement m’appelle. Le « nous » ouvre le recueil, avec cette première strophe :

d’autres mou-
vements se lèvent quand
nous nous couchons

Ce qui sourd, en plus d’un sens : ce qui fait tendre l’oreille du poème. Plus qu’une bouche un poème est une oreille qui parle. Cette écoute infinie et inépuisable se fait pendant ma parole. Cette écoute, quand on la pense, fait l’inséparation entre lire et écrire qui est un vivre du langage.
Le poème s’élève contre les axiomatiques. Par là il est une subjectivation, un devenir. Cette mathématique-là fait une somme infinie, non une totalité. Un bouche à bouche autant qu’un oreille à oreille.
Alors se coucher dans le langage, c’est s’inventer dans lui, sous lui, par lui : s’inventer dans ses mouvements, les grands moments du poème. Là est son épopée, ses péripéties, dans chaque mot, à chaque ligne et dans les passages de ligne à ligne. Les mots peuvent moins que ce que le poème fait d’eux : une énergie. Allégorie : il se passe dans le poème ce qu’il se passe dans le paysage, avec la lumière et le son : les mots transforment, font du sujet ; ils happent, prennent – ce qu’ils font à la lecture est dans ce que le poème a fait d’eux qui les a pris et appris. Plus loin, page 16 :

la lumière et
le son
ap-
prennent notre nom
en faisant le pays

Le pays, comme le langage est une identité par une transformation, une identité par de l’altérité : une relation par quoi se fait le rapport au monde et l’énonciation. Pas de poème s’il ne redit le monde, s’il ne refait une éthique. Ecrire est toujours t’appeler.
Le poème réénonce le collectif de la langue parce qu’il en est la découverte, découverte des liens dans les mots qui refont des liens de tu à je. C’est que cette manière de couper les mots en un milieu est une manière d’écrire les mots les uns dans les autres : ce que les mots me disent est la manière de me dire dans les mots vers toi, de me-de te-de nous dire ; l’écoute est plurielle. Ainsi le livre commence fort, avec son titre. La « somme », dans le « somme » et le « sommeil », écrit un rêve infini de langage. Le « feu » écrit déjà une relation, après le « nous » de la première strophe, la deuxième strophe du feu, du sommeil et de la nuit :

le feu
et
la nuit
jouent
contre le
hasard

Cette addition et ce jeu du « feu / et / de la nuit » sont-ils jeu de probabilité, calcul ? La mathématique du langage est son infini, car il ne s’agit pas des mots seuls, ni de leurs jeux : « contre le / hasard », contre le ludisme poétique, qui croit tout comprendre et comprendre tout du langage et du « coup de dé » de Mallarmé. Le poème comme « sens du sens », sens de la relation (au sens aussi d’avoir le sens de) est une mise à nu de l’infini du langage. Contre le parti de l’épuisement du langage et de ses possibles. L’infini contre la totalité est La somme du feu. En cela, mais par d’autres choses encore, Païni retrouve Pey quand celui-ci écrit la « mesure immesurable / de Pi » (La Mère du cercle ). Cette somme est également innombrable, d’où une passion des nombres : les six parties de sept poèmes qui à chaque fois semblent prolonger un plus long poème et s’assemblent avec lui – les poèmes se continuent et jettent tous les nombres dans un infini. Un livre est un livre quand sa somme est cet infini.
Je développe maintenant la métaphore : la somme est un somme, une somme de sommeil. Le langage nous écrit, nous fait ; nous nous devenons par son écoute : le somme est un éveil.

(le som-
meil
se rév-
eille

il
semble qu’il
dormait

rêvent les
mots (p.14)

On met beaucoup dans les mots, par le poème, son rythme de langage : les charges de tout ce qu’ils ne disent pas. On lit, juste avant :

nous jetons notre si-
lence dans
le silence
et notre feu dans
le feu
la nuit (p.13)

Ses mots centrés, en bord de page, le poème murmure autant qu’il dit, chuchote autant qu’il crie, pour faire ce qu’il dit : les gestes de son énonciation crée ses distances, sa voix sur sa page.
L’oreille écoute ce qui passe dans et sous tous les mots – « mou- / vements se lèvent ». Et il y a beaucoup à faire. Les coupures des mots en un certain milieu qui n’est pas un centre, mais un mouvement, un déplacement, ont une valeur forte : la nécessité d’une écoute du langage vers le maximum de sujet, d’une écoute des mots dans les mots, des mots sous les mots qui réalisent ce que Mallarmé appelle le chant sous le texte. Une valeur-vie du langage. Seul un poème peut cela. Le feu nous plonge dans le langage : c’est sa somme infinie. D’où la somme comme relation, non addition. L’éthique déplace l’axiomatique.

Cette écoute fait le chant et ce chant, plus que d’amour, est un chant amoureux, chant du don dans les gestes amoureux d’une voix singulière et extraordinairement autant qu’ordinairement plurielle. Une voix pleine. Un poème-paradis quand le paradis n’est pas la négation du langage. Dans l’ensemble « L’autre bouche », que je lis comme la bouche de la relation amoureuse, comme il y a dans le livre un « creux de nous », un langage-baiser : « mais la parole / elle / nous continue et continue de nous / rajeunir » (p.72) « la parole possible a débordé le nom / par le don // nos bouches emportent nos bouches » (p.73) Si elle est divine cette parole n’est pas de-Dieu, mais humaine, amoureuse. « L’Usure dans l’usure » rappelle cette dialectique du nous qui fait le divin, le paradis, « ce qui est au-delà de nous », par le nous-langage, nous d’un langage amoureux

nous donnons ce qui est au-delà de nous
en nous donnant nous-même
à ce que nous ne sommes pas encore
pour que tu sois toi par moi moi
par toi
dans un peut-être ouvert entre le
jour du départ et la nuit du retour
il faut d’abord traverser l’autre
avant de s’atteindre
il faut traverser la moitié
de la moitié de l’autre
comme une flèche infinie
illimite la cible
… (p. 110-111)

Alors « la moitié du jardin » développe une poétique du don, ce qui veut dire que le poème, non seulement nomme mais fait le don – dans tout ce qui s’écrit par la syntaxe, les rejets :

quand une main se libère du
sol
elle invente l’autre main
et
deux mains apprennent ensemble
toutes les autres mains (p.123)

Le poème conteste la séparation du singulier et du collectif : son geste amoureux fait de nous des moitiés d’infini. Les gestes amoureux sont des gestes du poème et aussi sa geste, une épopée, ses mouvements :

alors
il y a la table
et le partage infini d’un seul geste
qui donne et saisit

les verbes divisent le geste
mais le geste est entier quand
nous faisons le jardin
et que toutes les mains retournent au sol
pour
le retourner (p.123)

Le geste du jardin est geste de langage, d’appel. Ce jardin est paradis parce qu’il est langage ; il n’est plus mythique mais relationnel, ce qui fait son infini, son ouverture ; dans le nous il est une histoire.
Le poème conteste alors le réalisme, fait des noms les valeurs d’une histoire qui arrive à la voix :

quand tu parles c’est
mes mots que j’entends
car
les mots n’existent pas

entre
tes mots
et
mes mots
ont lieu leur conversation et notre
conversion

leur dialogue
c’est un monde qui brûle sa nuit (p. 127)

L’amour, le poème permettent et font la critique. Pas l’amour platonicien dont le poème est justement et précisément la critique. La parole emporte l’amour qui emporte la voix. Le poème a tout à faire. Et la pensée suit le mouvement du poème. D’où une pensée du langage, du monde, du vivant par le poème, sans qu’on le décide vraiment. Un fleuve-langage. Il y a, dans cet amour, quelque chose d’héraclitéen. Et « refaire le monde » n’aura jamais été aussi résonant que dans le poème-vie, l’écriture amoureuse de La Somme du feu – la somme d’un infini de moitiés – de Philippe Païni.

Laurent Mourey

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