dimanche 11 janvier 2015

Je marcherai


Je marcherai cet après-midi.
Je marcherai bien que depuis deux jours de plus en plus d’amis expriment leurs doutes, bien que depuis deux jours de plus en plus de voix, dont parfois je me sens proche, s’élèvent pour dire que se taire serait la meilleure façon de faire entendre sa colère.
Je marcherai bien que. Et je marcherai parce que.
Parce qu’entre celui de voir récupérés nos cris et celui de voir récupérés nos silences, je préfère courir le risque d’être entendu.
Parce que face aux tentatives de récupération des uns, je vois comme une autre tentative de récupération les tergiversations contrites des autres.
Je marcherai parce que j’ai confiance en ce que Charlie Hebdo a été, est, et sera si nous prenons la peine d’y veiller : bête et méchant, irresponsable et… décidément irrécupérable.
Je marcherai parce que face à la condescendance de ceux qui ont toujours tout compris, face à leur air de ceux à qui on ne la fait pas et qui vous enfonce des portes ouvertes à longueur de petit billet d’humeur, il me semble sain de rappeler que la naïveté n’est pas toujours du côté qu’on croit. Je marcherai parce qu’il me semble, à moi, bien naïf de croire que bouder est, dans les circonstances actuelles, une action politique suffisante.
Je marcherai parce que le sarcasme ne suffit pas pour répondre au cynisme.
Je marcherai parce que finalement le sarcasme n’est qu’une façon de laisser faire, et l’idiote satisfaction d’un « je vous l’avait bien dit » un plaisir d’impuissant.   
Je marcherai sans naïveté. Et sans illusion.     
Je marcherai sans la naïveté de croire que tout à coup nous ne serons environnés que de soudains démocrates et de laïques convaincus. Je marcherai sans oublier que Charlie Hebdo n’a pas toujours reçu les soutiens qui auraient pu, beaucoup plus tôt, rappeler que la liberté d’expression n’est pas négociable.
Je marcherai parce que je me souviens, par exemple, que le NPA d’Olivier Besancenot, qui était avec tout Charlie dans Ras l’front dans les années 90, et qui refuse aujourd’hui le cortège unitaire et le risque de récupération qui va avec, et a préféré marcher de son côté (récupération ou pas ?), avait ainsi « soutenu » l’hebdomadaire et la liberté d’expression dans un communiqué du 20 Septembre 2012, lors de « l’Affaire des caricatures de Mahomet » :
«  Charlie Hebdo, disait alors le NPA, a atteint son objectif : faire parler de lui, mais, ce faisant, il participe à cette agitation démagogique, politique des tensions et de diversion à laquelle les médias se complaisent à donner la plus grande publicité ». Et puis : « À sa manière, Charlie Hebdo participe à l'imbécillité réactionnaire du choc des civilisations ».
Je marcherai parce que Charlie, cher Olivier, tu as raison, a effectivement réussi à faire parler de lui. Un peu plus sans doute, et un peu plus tristement qu’on ne l’aurait souhaité toi et moi. Mais je marcherai, vois-tu, pour que « les réactionnaires du choc des civilisations » n’aient pas raison un jour à force qu’on les laisse seuls saisir les tragiques opportunités de rappeler que la démocratie ça se défend, pour qu’on ne puisse pas entendre seulement leurs conneries aujourd’hui et pour dire aussi que leur définition de la démocratie n’est pas la nôtre.

Mais je marcherai aussi sans la naïveté de croire que la démocratie, la liberté, la laïcité sont des bienfaits que rien ne saurait plus remettre en question.
Je marcherai parce qu’à force de penser que la liberté de pensée est  acquise définitivement, j’ai bien peur que beaucoup aient simplement oublié de penser.
Je marcherai, bien que et parce qu’il y aura dans le cortège beaucoup d’ennemis et d’hypocrites. Parce qu’alors nous pourrons à jamais leur rappeler qu’ils étaient là ce dimanche 11 janvier 2015. Nous pourrons leur mettre sous le nez, demain, s’ils venaient à l’oublier, les images de leur contrition d’aujourd’hui. Nous pourrons leur renvoyer leurs discours à la figure et leur signifier que, dès lors, ne pouvons pas y entendre autre chose qu’un engagement fort, sans concession ni ambiguïté, et définitif.
Je marcherai sans illusion. Sans croire qu’ils sont à un reniement près. Sans espérer un seul instant les convertir à notre sens de la liberté, de la démocratie, et à notre sens de la dignité.
Mais je marcherai.  
Je marcherai parce que j’ai des fourmis dans les jambes.
Parce que l’urgence est toujours de penser, et qu’on pense mieux en marchant. Je marcherai parce qu’un gamin nommé Etienne de la Boétie m’a dit qu’ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux, le cul carré dans le moelleux fauteuil de l’autosatisfaction et bavotant devant sa télé quelques slogans pourris. 
Je marcherai parce que je me souviens d’un temps – pas si lointain, et pourtant, que de différences depuis – où, lycéens, nous étions quelques uns à rire chaque mercredi des dessins de Charlie, et de leur outrance délicieuse, et qu’on voyait en leur, en notre anticléricalisme, le plus primaire possible, une sorte de folklore, de tradition potache et sans grande répercussion sur la réalité. On y voyait seulement un hommage à quelques grands aînés qui s’étaient réellement battus, et avait réellement payé leur engagement pour qu’on puisse vivre enfin, sans l’obscurantisme et sans les relents rances des vieilles soutanes. On ne se doutait pas alors que bientôt on allait, chaque jour, nous resservir du Bondieu à tous les repas, à toutes les sauces. On n’imaginait pas, on n’aurait pu imaginer alors que chaque jour il nous faudrait bientôt rendre compte de notre athéisme et garder pour nous tout ce qu’on pense de toutes les religions, de tous les irrationalismes les plus tortueux. On n’imaginait pas, on n’aurait pu imaginer qu’un jour prochain la laïcité allait consister seulement à baisser la tête à chaque fois qu’un quelconque illuminé nous voue, au nom de quelque idole que ce soit, à toutes les flammes de tous les plus pittoresques des enfers.      
On n’imaginait pas que si vite, il nous faudrait, à nous aussi, à nous encore, inventer nos propres moyens de gueuler plus fort que le cri des corbeaux. De tous les corbeaux. 

Je vais marcher tout à l’heure parce qu’à chaque fois que je me demande s’il faut ou pas y aller, j’ai un Spinoza dans la tête qui se ballade dans les rues de La Haye avec une pancarte « Ultimi barbarorum ». Et que c’est à ses côtés, et avec quelques autres grands vivants, que je marcherai, comme chaque jour ils m’accompagnent.   


Putain, qu’est-ce qu’il fait beau aujourd’hui !
Et je marcherai tout à l’heure, depuis le Vieux-Port de Marseille, et à travers la ville, la bariolée, la bordélique, la encore un peu palpitante. Et je serai nombreux, j’espère, au soleil, à prendre l’air. Parce que c’est  décidément devenu irrespirable, l’époque !
Et s’il faut partager un peu de l’air qui reste avec quelques cons, avec quelques salopards, je veux croire aussi que malgré les larmes de crocodiles, malgré les faux-nez et les vraies sales gueules, qu’un peuple se souvienne, ne serait-ce que le temps d’une dépêche de l’AFP, que le temps d’un deuil vite oublié demain parce que quand même c’est les soldes, que le temps d’un dessin vite effacé sur le mur du temps, que sa liberté est fragile, et qu’elle demande un peu plus qu’un soupir résigné pour être défendue, eh ! bien ! c’est pas grand chose, mais c’est déjà pas si mal que ça !

Philippe Païni, Marseille, 11 janvier 2015

1 commentaire:

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